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Design UX Recherche et innovation Le développement durable, l’économie circulaire et les enjeux environnementaux Les technologies pour la santé Les infrastructures et les milieux bâtis

Le design public au service du bien commun

Un grand groupe de personnes traverse une rue animée, illustrant la vie urbaine dynamique et le mouvement constant de la ville.

Lorsqu’on pense au design, on imagine souvent des objets élégants, du mobilier innovant ou encore des produits du quotidien soigneusement conçus. Pourtant, le design est avant tout une discipline qui s’intéresse aux relations entre les humains et leur environnement, qu’il soit matériel ou numérique. Une discipline qui peut contribuer à améliorer la qualité de vie collective, à condition d’être intégrée dès le début des projets.

« Le design se situe à l’intersection de trois dimensions », explique Caroline Gagnon, professeure à l’ÉTS. D’abord, les aspects techniques liés à la production d’une image, d’un objet, d’un aménagement ou d’un service. Ensuite, la dimension humaine, qui englobe les réalités psychologiques, sociales, culturelles et politiques. Enfin, la dimension créative, qui s’appuie sur les théories de la création pour imaginer de nouvelles possibilités.

Mais contrairement à l’art, le design demeure profondément ancré dans les besoins réels. Son objectif est de transformer concrètement l’expérience humaine dans le quotidien.

Comprendre avant d’agir

La recherche de Caroline Gagnon s’est développée au fil de projets variés. L’un des plus marquants a porté sur l’évaluation esthétique de pylônes électriques dans le cadre d’un contrat de recherche à la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal (CPEUM).

La question semblait simple : comment évaluer l’intégration de pylônes nouvellement conçus dans différents milieux de vie et leur relation au paysage? Pourtant, pour y répondre, l’équipe a dû élaborer une méthodologie permettant de comprendre à la fois les caractéristiques des milieux traversés, la matérialité du projet d’infrastructure et du design des pylônes ainsi que les perceptions sociales et culturelles des équipements et des territoires.

Cette expérience a façonné durablement la démarche de recherche de Caroline Gagnon.

« Ce n’était pas seulement une question d’esthétique formelle », souligne-t-elle.

Depuis, même si ses projets portent sur des objets ou des espaces de plus petite taille, la logique demeure la même : réaliser un diagnostic approfondi avant de proposer des solutions.

Quand l'aménagement influence l'apprentissage

La même méthodologie a notamment été appliquée à un projet consacré au mobilier scolaire.

L’équipe de recherche a commencé par réaliser un inventaire détaillé dans plusieurs classes réparties dans une vingtaine d’écoles. Chaque objet a été documenté, classé et analysé afin de mieux comprendre comment le personnel enseignant et les élèves interagissent avec leur environnement.

Des entrevues ont ensuite permis d’explorer la signification accordée à ces espaces et au mobilier par leurs usagers. Ces observations ont été croisées avec les connaissances issues de la littérature scientifique en éducation afin d’élaborer des recommandations concrètes.

L’objectif n’était pas simplement de concevoir de nouveaux bureaux ou de nouvelles chaises, mais de réfléchir à l’ensemble de l’expérience vécue dans les classes. Quels éléments sont adaptés aux différentes formes de pédagogies et d’apprentissage? Quels obstacles pourraient être éliminés? Quels compromis sont acceptables lorsque les ressources financières sont limitées?

Une solution idéale sur le plan humain peut parfois coûter davantage que le statu quo. Dans ce contexte, le rôle du design consiste aussi à éclairer les choix collectifs et à mettre en évidence les bénéfices associés à certains investissements.

Penser l’acceptabilité sociale dès le départ

Cette réflexion trouve également un écho dans les grands projets d’infrastructures.

À l’ÉTS, plusieurs chercheurs abordent les infrastructures sous l’angle de l’optimisation technique ou économique. Le design apporte donc une perspective complémentaire en s’intéressant aux dimensions sociales et politiques des projets. Il est souvent préférable d’intégrer ces considérations en amont plutôt que de tenter de corriger les problèmes une fois les décisions prises.

Lorsqu’un projet rencontre une forte opposition citoyenne, les conséquences peuvent être importantes. Les retards s’accumulent, les coûts augmentent et les tensions sociales peuvent s’aggraver. Dans certains cas, les communautés en ressortent fragilisées ou encore, les projets peuvent être carrément abandonnés.

À l’inverse, une meilleure compréhension des réalités sociales dès les premières étapes permet souvent d’éviter des erreurs coûteuses et de développer des solutions mieux adaptées aux besoins réels des populations.

Cette approche peut sembler plus complexe au départ, mais elle contribue généralement à réduire les risques à long terme.

Concevoir pour le bien commun

La majorité des travaux de Caroline Gagnon s’inscrivent dans des contextes publics : établissements scolaires, infrastructures collectives, espaces publics ou encore milieux hospitaliers.

Dans les hôpitaux, par exemple, ses recherches s’intéressent à la façon dont les espaces, les objets et les services influencent le travail des soignants et l’expérience des patients. En observant les relations entre les personnes et leur environnement matériel, il devient possible d’identifier des obstacles parfois invisibles, mais qui augmentent la charge cognitive ou compliquent les tâches quotidiennes.

Pour la chercheuse, le rôle du designer consiste précisément à faire le lien entre les humains et leur environnement matériel. En collaboration avec d’autres spécialistes, ce rôle contribue à développer des produits, des espaces ou des services qui répondent à des exigences techniques tout en tenant compte des expériences et besoins humains.

Cette vision du design est indissociable d’une préoccupation pour le bien commun. Contrairement à certains secteurs où le design vise principalement des marchés spécifiques, le design public cherche à créer des solutions qui profitent à l’ensemble de la population.

Quand la sobriété remet en question le rôle du designer

Cette préoccupation se retrouve également dans un nouveau projet de recherche consacré à la sobriété environnementale.

Avec ses collègues, Caroline Gagnon s’intéresse à ce qu’elles appellent la « sobriété entravée » : les obstacles qui empêchent l’intégration des principes de sobriété dans les pratiques professionnelles du design.

Les premières analyses ont révélé que cette notion est encore peu présente dans la littérature professionnelle. L’équipe entreprend maintenant des entrevues approfondies auprès de designers afin de mieux comprendre les tensions auxquelles ils sont confrontés.

Car promouvoir la sobriété implique souvent de faire moins plutôt que plus. Une idée qui bouscule les fondements mêmes d’une discipline traditionnellement associée à l’innovation, à la création et au développement de nouveaux produits ou aménagements.

Parfois, la meilleure intervention pourrait consister à transformer légèrement un objet existant plutôt qu’à le remplacer entièrement, voire même à conserver l’existant. Une telle approche remet en question certaines habitudes professionnelles, mais elle ouvre également la porte à de nouvelles façons de concevoir.

L’équipe de recherche s’intéresse aussi aux questions de justice matérielle et aux écarts entre les discours publics sur la transition socioécologique et les réalités du terrain. Les citoyens disposent-ils réellement des moyens nécessaires pour adopter des pratiques plus sobres? Quels mécanismes freinent les changements souhaités?

Autant de questions qui demeurent largement ouvertes.

Imaginer les futurs de l’intelligence artificielle

Caroline Gagnon souhaite également explorer les conséquences matérielles et territoriales du développement rapide de l’intelligence artificielle.

Alors que le gouvernement québécois prévoit augmenter significativement la production d’électricité, les centres de données et les infrastructures numériques associées à l’IA devraient consommer des quantités considérables d’énergie.

Cette situation soulève plusieurs enjeux. Comment concilier les appels à la réduction de la consommation énergétique avec l’expansion de nouvelles infrastructures énergivores? Quels seront les impacts sur les paysages, les territoires et les communautés traversés par de nouvelles lignes de transport électrique?

En collaboration avec d’autres chercheurs de l’ÉTS, la professeure Gagnon souhaite mobiliser les outils du design prospectif et du design fiction afin de rendre ces enjeux plus tangibles pour les décideurs et les citoyens.

L’objectif n’est pas de prédire l’avenir, mais de mieux comprendre les conséquences possibles des choix actuels.

Faire du design un acteur du débat public

Qu’il soit question d’écoles, d’hôpitaux, d’infrastructures énergétiques ou de transition écologique, une même idée traverse l’ensemble des travaux de Caroline Gagnon : les décisions qui façonnent notre environnement devraient être discutées avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Les outils du design (visualisation, matérialisation, prototypage ou création de scénarios) peuvent aider à rendre ces discussions plus concrètes et plus inclusives.

Au cœur de cette démarche se trouve une réflexion éthique constante. Comment assurer l’équité territoriale? Comment éviter d’exclure certains groupes de citoyens? Comment concevoir des espaces véritablement accessibles à tous?

Pour Caroline Gagnon, le design public porte précisément cette responsabilité. Il ne s’agit pas de concevoir pour des segments de marché, mais pour l’ensemble de la société. C’est pourquoi elle souhaite que les chercheurs en design de l’ÉTS participent davantage aux discussions publiques et politiques entourant les grands choix technologiques, environnementaux ou d’aménagement.

Car c’est souvent au tout début des projets, lorsque les orientations sont encore ouvertes, que leur expertise peut avoir le plus de retombées.

Caroline Gagnon est membre d’itechsanté, l'institut de recherche et d'innovation en technologies pour la santé de l'ÉTS. Pour en savoir plus sur l'institut, sa mission, ses thématiques, ses projets phares et plus encore, visitez itechsanté