Et si, avant de chercher des solutions, on apprenait à mieux poser les problèmes? Une part importante de la recherche de Sébastien Proulx, professeur au Département de design à l’ÉTS, se situe en amont de l’intervention. À l’intersection des sciences sociales et des sciences de la conception, il s’intéresse à la manière dont le design peut contribuer à révéler des angles morts dans des contextes complexes comme ceux des politiques et services publiques, notamment en santé.
Dans ce domaine, la recherche se concentre encore largement sur le cure : soigner, traiter, corriger ou rendre « performant ». Sébastien Proulx s’intéresse plutôt au care : accompagner, prévenir, prendre soin. Comment vit-on avec un cancer? Comment soutenir les personnes au quotidien, au-delà des protocoles médicaux? Comment prévenir des problèmes qui sont à la fois techniques, sociaux, culturels et esthétiques? Pour y répondre, il faut être capable d’articuler ces dimensions et les valeurs qui les traversent.
La résolution d’un problème commence par sa formulation
Un constat ressort de l’ensemble des travaux du professeur Proulx : la manière dont on définit un problème conditionne les solutions que l’on juge adéquates. En santé publique, cet exercice est particulièrement complexe. Certaines dimensions (sociales, émotionnelles ou culturelles) peinent à émerger et deviennent des points aveugles dans la conception des services et des stratégies de prévention.
Le risque est alors bien réel : développer des pratiques ou des politiques efficaces sur le plan technique, mais peu acceptables socialement, voire contre-productives. La recherche de Sébastien Proulx vise à outiller les équipes pour mieux problématiser, afin de mieux agir.
Le design discursif pour révéler l’inconfort
Parmi les méthodes que le professeur Proulx mobilise, le design discursif occupe une place centrale. Cette approche consiste à créer des objets volontairement subversifs, parfois à la limite de l’acceptabilité sociale, non pas pour être implantés, mais pour provoquer la discussion.
Ces objets permettent de remettre en question des pratiques que l’on tient pour acquises, souvent définies de manière très technique par des experts éloignés de l’expérience vécue. Malgré son potentiel, le design discursif demeure toutefois peu structuré sur le plan méthodologique et rarement intégré aux processus de décision en santé publique.
La recherche actuelle de Sébastien Proulx cherche donc à répondre à une question clé : peut-on faire du design discursif un véritable outil de problématisation, mobilisable par les décideurs publics, avec des critères clairs et une mise en œuvre réaliste?
Quand les données probantes ne suffisent pas
Les données scientifiques sont essentielles, mais elles ne disent pas tout. À elles seules, elles ne permettent pas de saisir toutes les facettes d’une problématique complexe, surtout lorsque celle-ci touche à l’identité, aux normes sociales ou aux contextes culturels.
C’est le cas, par exemple, de la prévalence élevée du tabagisme dans les communautés LGBTQ+. Les stratégies actuelles de cessation ont montré leurs limites, notamment parce qu’elles tiennent peu compte des réalités socioculturelles propres à ces communautés. En mobilisant le design discursif et le co-design, Sébastien Proulx cherche à faire réémerger ces dimensions invisibilisées afin de concevoir des stratégies plus sensibles, et donc plus susceptibles de favoriser un changement de comportement.
Un autre cas d’étude concerne l’éducation sexuelle chez les jeunes issus de l’immigration, où les approches standardisées entrent parfois en tension avec des référents culturels multiples. Là encore, l’enjeu n’est pas de remplacer les données probantes, mais de les interpréter avec davantage de nuances.
Structurer l’intuition pour concevoir autrement
Dans cette même logique, Sébastien Proulx s’inspire de méthodes issues d’autres disciplines. Il a notamment exploré la méthode du diagnostic différentielle, utilisée en médecine clinique pour cadrer le processus réflexif et éviter les hypothèses hâtives. Son objectif est de transposer cette logique au design afin de structurer les intuitions, réduire l’arbitraire et rendre les processus de conception plus rigoureux. Les résultats étant prometteurs, il travaille maintenant à la formalisation de cette approche, notamment par le développement d’outils pour soutenir les designers.
Il a également développé, avec un collègue de l’Université de Montréal, un jeu de table destiné aux innovateurs. Inspiré de travaux de sociologues français, le jeu repose sur six grandes valeurs qui orientent nos manières d’agir. En co-conception, les participants adoptent tour à tour chacune de ces positions, comme s’ils changeaient de lunettes. Cet exercice de décentrement permet de générer des scénarios distincts, qui peuvent ensuite être mis en débat afin d’explorer des compromis réalistes et pragmatiques.
Petits problèmes, grands effets
Un projet à venir illustre bien cette approche concrète. Dans les CHSLD, l’attention se porte souvent sur les problèmes jugés majeurs, laissant de côté une multitude de petits irritants du quotidien. Pourtant, pour les personnes qui y vivent ou y travaillent, ces détails exercent une influence directe sur la qualité de vie.
L’idée est de créer une station mobile « Racontez-nous vos problèmes », de prototyper des solutions avec peu de moyens et de démontrer que même de petits changements peuvent produire de grands effets, à condition d’être attentif et créatif. L’hypothèse de recherche repose sur l’idée que l’intégration d’une cellule de design dans un CHSLD pourrait améliorer de nombreux aspects du quotidien, souvent négligés faute de budget ou de compétences en design.
Mieux comprendre pour mieux transformer
La recherche de Sébastien Proulx part d'une conviction fondamentale : le design ne se contente pas de résoudre des problèmes, il participe à les construire. C'est pourquoi sa démarche met au cœur de la pratique la problématisation elle-même. C’est un objet de conception cruciale et souvent négligée où l'on décide ce qui compte, pour qui, et selon quelles valeurs. En développant des approches méthodologiques à la fois rigoureuses et sensibles à la complexité des situations sociales, il cherche à faire du design un outil de compréhension du monde autant que de transformation — une transformation qui ne se juge pas seulement à son efficacité technique, mais à sa capacité à engager les personnes concernées et à produire des changements durables et désirables.
Sébastien Proulx est membre d’itechsanté, l'institut de recherche et d'innovation en technologies pour la santé de l'ÉTS. Pour en savoir plus sur l'institut, sa mission, ses thématiques, ses projets phares et plus encore, visitez itechsanté.