Le silence est souvent considéré comme un ingrédient essentiel de l’apprentissage. Pourtant, dans de nombreuses écoles, les élèves évoluent dans des environnements où le bruit est omniprésent. Circulation routière, chantiers de construction, systèmes de ventilation ou activités dans les locaux voisins : autant de sources sonores qui peuvent perturber la concentration, nuire à la compréhension en classe et à la réussite scolaire.
Pour mieux comprendre cette réalité et contribuer à l’améliorer, des étudiants du baccalauréat en génie de l’ÉTS sont sortis des murs de l’université. Dans le cadre d’un projet du cours d’acoustique industrielle (MEC636), ils ont réalisé des mesures de bruit directement dans des écoles primaires et secondaires de l’île de Montréal. L’objectif : dresser un portrait préliminaire de l’exposition sonore dans ces environnements d’apprentissage et proposer des pistes de solution pour améliorer leur qualité acoustique.
Le bruit, un obstacle à l’apprentissage
De nombreuses études montrent que l’exposition à des niveaux de bruit élevés peut nuire aux capacités d’apprentissage des enfants. Le bruit rend la compréhension de la parole plus difficile, augmente la fatigue cognitive et peut perturber l’attention.
Les sources de bruit sont multiples. À l’extérieur des bâtiments scolaires, on retrouve notamment la circulation routière, le trafic ferroviaire et aérien ou encore les chantiers de construction. À l’intérieur même des écoles, d’autres facteurs entrent en jeu : les systèmes mécaniques comme la ventilation, les déplacements dans les corridors ou les activités dans les salles voisines.
L’Organisation mondiale de la santé a d’ailleurs publié des recommandations pour limiter les niveaux sonores dans les établissements scolaires, afin de protéger la santé des élèves et de favoriser de bonnes conditions d’apprentissage.
Un projet pédagogique sur le terrain
Le projet proposé par le professeur Olivier Doutres s’inscrit dans cette problématique. Chaque année, les étudiants du cours MEC636 réalisent un travail de terrain dans des écoles afin d’évaluer leur environnement sonore.
Entre septembre 2024 et mars 2025, plusieurs écoles primaires de l’île de Montréal ont participé à l’initiative. À l’hiver 2026, le projet a également été mené dans une école secondaire située dans un quartier défavorisé.
La démarche des étudiants comporte plusieurs étapes. Ils commencent par mesurer le bruit extérieur autour de l’école, par exemple dans la cour ou dans les rues avoisinantes. Ils effectuent ensuite des mesures à l’intérieur du bâtiment, dans différents locaux comme les salles de classe, les cafétérias ou les gymnases.
Ces mesures sont réalisées à la fois dans des espaces occupés et inoccupés afin d’évaluer le bruit de fond et la réverbération sonore. Les étudiants utilisent également des technologies avancées, comme l’imagerie acoustique, qui permet de localiser les sources de bruit prédominantes.
À partir des données recueillies, ils modélisent l’acoustique des locaux et proposent des solutions concrètes et abordables pour améliorer l’environnement sonore. Il s’agit toutefois d’un exercice pédagogique : les résultats obtenus ne remplacent pas une expertise professionnelle complète réalisée par un consultant spécialisé en acoustique.
Une collaboration avec le milieu professionnel
Au début de cette initiative, le projet a bénéficié du soutien du ministère de l’Éducation du Québec et de l’Institut national de santé publique du Québec. Stantec, firme canadienne de génie-conseil, y contribue désormais en mettant à profit l’expertise de Loïc Sauvageot, chef d’équipe en acoustique du bâtiment, qui a participé à la conception acoustique de plus d’une quinzaine d’écoles primaires et secondaires au Québec.
Cette collaboration permet d’ancrer le projet dans la pratique professionnelle. Les étudiants de l’ÉTS sont ainsi exposés aux réalités du métier et peuvent échanger avec des spécialistes du domaine.
Pour eux, l’expérience est particulièrement formatrice. Elle leur permet de mettre en pratique les concepts théoriques vus en classe, de réaliser des mesures sur le terrain et d’apprendre à analyser et à communiquer des résultats techniques.
Le projet leur fait aussi découvrir un domaine d’ingénierie encore relativement peu connu. Au Québec et au Canada, les formations universitaires spécialisées en acoustique demeurent rares, ce qui contribue à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Dans un contexte où les enjeux liés au bruit prennent de plus en plus d’importance, cette expertise est de plus en plus recherchée.
Des retombées pour les écoles et les élèves
Les écoles participantes bénéficient directement de l’initiative. À la fin du projet, un rapport détaillé leur est remis, comprenant les résultats des mesures ainsi que des recommandations pour améliorer la qualité acoustique des espaces les plus problématiques.
Le projet constitue également une expérience éducative pour les élèves des écoles eux-mêmes. Dans les écoles primaires, les enfants participent activement à certaines mesures en restant silencieux pendant quelques secondes afin de permettre l’enregistrement du bruit ambiant.
Quelques semaines plus tard, des exercices de mathématiques basés sur les données recueillies sont proposés aux élèves de cinquième et sixième année du primaire. Cette activité permet de relier les concepts scientifiques à leur apprentissage scolaire tout en leur expliquant les conclusions tirées sur l’environnement sonore de leur école.
Au-delà de ces activités, le projet contribue à sensibiliser l’ensemble de la communauté scolaire aux effets du bruit sur la santé et l’apprentissage.
Des perspectives pour l’avenir
Le professeur Doutres souhaite maintenant élargir l’initiative. L’une des pistes envisagées consiste à poursuivre les mesures dans d’autres établissements scolaires, en accordant une attention particulière aux écoles situées dans des quartiers défavorisés.
Des collaborations pourraient également être établies avec des entreprises québécoises spécialisées dans les traitements acoustiques afin de mettre en œuvre certaines des solutions proposées par les étudiants et d’en mesurer l’impact réel.
Une autre perspective serait d’impliquer directement les élèves du secondaire dans la conception et la fabrication de dispositifs acoustiques, par exemple pour atténuer certains bruits produits par les systèmes électriques. Une telle approche favoriserait l’apprentissage par projet tout en permettant aux jeunes de participer eux-mêmes à l’amélioration de leur environnement scolaire.
En sortant de leur contexte scolaire pour mesurer le bruit sur le terrain dans les écoles, les étudiants de l’ÉTS découvrent que l’acoustique ne se limite pas à des calculs ou à des modèles théoriques. Elle touche directement la qualité de vie et les conditions d’apprentissage des élèves, et rappelle que, parfois, quelques décibels en moins peuvent faire toute la différence.