Dans l’imaginaire collectif, planifier un chantier de construction revient souvent à dérouler un échéancier bien ordonné, où chaque activité s’enchaîne logiquement dans le temps. Depuis plus d’un siècle, le diagramme de Gantt incarne cette vision. Pourtant, sur le terrain, la réalité est tout autre. C’est précisément ce décalage que cherche à corriger Adel Francis, professeur à l’ÉTS, par ses travaux en modélisation et en optimisation des projets de construction.
Un outil centenaire… mal adapté au chantier moderne des bâtiments
Le diagramme de Gantt est omniprésent dans l’industrie. Il permet de planifier des activités en fonction du temps, en établissant des relations de dépendance entre elles. Mais, selon Adel Francis, ce modèle repose sur une hypothèse fondamentale erronée : celle que l’on gère des activités.
Or, sur un chantier de bâtiment, on ne gère pas des activités : on gère des flux d’opérations.
L’entrepreneur général ne supervise pas une simple succession de tâches abstraites. Il coordonne des équipes, organise la circulation, le stockage des matériaux et le cycle inversé 3RV-E, gère l’occupation des espaces, planifie les entrées et sorties de camions, positionne les grues et les installations temporaires. Autrement dit, il orchestre un système dynamique où interagissent ressources, lieux et flux.
Dans ce contexte, le diagramme de Gantt apparaît comme un outil limité. Il ignore des variables essentielles : la disponibilité réelle des espaces, la saturation des zones de travail, ou encore la continuité des équipes. Résultat : il produit des échéanciers souvent trop optimistes, basés sur un « chemin critique » qui ne reflète pas les contraintes du terrain.
Pire encore, il peut générer des anomalies contre-intuitives, comme le « chemin critique inversé », où accélérer une tâche critique peut paradoxalement retarder l’ensemble du projet, ou vice versa. L’échéancier devient alors une sorte de « boîte noire » : un outil administratif utile pour communiquer avec le client, mais déconnecté de la gestion réelle du chantier.
Inverser la logique : des activités aux opérations
Face à ces limites, Adel Francis propose un changement de paradigme. Plutôt que de planifier des activités auxquelles on assigne ensuite des ressources, il suggère d’inverser la logique : planifier d’abord les ressources et les espaces, puis y associer les opérations.
Cette approche repose sur une idée simple mais puissante : ce sont les ressources (les équipes, les équipements) et les espaces (les zones du chantier) qui structurent réellement le déroulement d’un projet et dictent sa durée.
Prenons l’exemple d’un sous-traitant. Son premier objectif n’est pas de « compléter des activités », mais de maintenir ses équipes en production continue. Il cherche à éviter les temps morts, à optimiser l’utilisation de sa main-d’œuvre. Il planifie donc en fonction de ses ressources disponibles et non l’inverse.
De la même manière, les matériaux doivent arriver au bon moment : trop tôt, ils encombrent le chantier et diminuent l’espace disponible pour les opérations; trop tard, ils immobilisent les équipes. Ces dynamiques échappent largement au diagramme de Gantt.
Rendre visible la complexité
L’une des contributions majeures des travaux d’Adel Francis est l’introduction d’une intelligence visuelle dans la planification des chantiers.
Plutôt que de représenter le projet sous forme de listes et de tableaux, ses modèles traduisent les données en graphiques intuitifs. Ils permettent de visualiser, en un coup d’œil, l’occupation des espaces, la répartition des équipes dans le temps, ou encore les zones de congestion.
Ces modèles offrent plusieurs vues d’une même réalité :
- une vue spatiale des zones de travail;
- une vue temporelle de l’utilisation des ressources;
- une vue combinée des flux de matériaux et des équipes.
Cette représentation rend immédiatement visibles les conflits potentiels (par exemple, deux équipes assignées au même espace au même moment) avant même qu’ils ne se produisent sur le terrain.
Du chemin critique à l’espace critique
Dans cette nouvelle approche, le concept traditionnel de « chemin critique » perd de sa pertinence. Il est remplacé par deux notions complémentaires :
- l’espace critique, lorsque la contrainte principale est liée à la disponibilité ou à la saturation des zones;
- la ressource critique, lorsque ce sont les équipes ou les équipements qui limitent la progression.
La durée d’un projet n’est donc plus calculée uniquement en fonction des activités, mais en fonction de l’équilibre entre ces deux dimensions.
Optimiser un chantier revient alors à linéariser l’utilisation des ressources et des espaces : éviter à la fois les périodes d’inactivité et les situations de surcharge. Un chantier performant est un chantier fluide, où les équipes se succèdent sans interruption et où les espaces sont utilisés au maximum de leur capacité, sans conflit.
Vers une construction 4.0 plus humaine
Au-delà de l’optimisation technique, ces travaux s’inscrivent dans une transformation plus large de l’industrie : celle de la construction 4.0.
Ils constituent un pont entre la modélisation des informations du bâtiment (BIM) et l’exécution réelle du chantier. Surtout, ils offrent une interface essentielle pour l’intégration de l’intelligence artificielle.
Les retombées sont concrètes :
- réduction des retards grâce à l’identification précoce des goulots d’étranglement;
- amélioration de la collaboration entre entrepreneurs généraux et sous-traitants, autour d’une vision partagée;
- diminution du gaspillage, en ligne avec les principes de la construction Lean.
Voir pour mieux construire
En remettant en question un outil aussi ancré que le diagramme de Gantt, Adel Francis ne propose pas simplement une amélioration technique. Il invite à repenser en profondeur la manière dont on conçoit et pilote les projets de construction des bâtiments.
Son approche repose sur une idée simple : on ne peut optimiser que ce que l’on voit.
En rendant visibles les interactions entre espaces, ressources et opérations, l’intelligence visuelle transforme la planification en un véritable outil d’anticipation. Et, peut-être, en un levier décisif pour construire plus efficacement, dans un monde où les projets sont toujours plus complexes.