Un philosophe à la rencontre du génie

Marc-Kevin Daoust, maître d’enseignement en sciences humaines

18 juillet 2022
marc-kevin daoust
Marc-Kevin Daoust.

Transformer un ancien site d’enfouissement en un immense parc dans l’arrondissement le plus pauvre de Montréal? « Être contre ça, c’est comme être contre la tarte aux pommes! », s’exclame Marc-Kevin Daoust, philosophe et maître d’enseignement à l’ÉTS. Mais si ce magnifique aménagement attire une faune riche et chasse les citoyens moins fortunés hors de leur quartier, alors, la situation se complexifie. 

Le rôle du philosophe éthicien consiste à aider les responsables à appréhender l’ensemble des variables d’un projet et à analyser en profondeur une décision qui aura des répercussions sur différents groupes formant la société. « Parfois, les gestionnaires ne savent même pas qu’il y a un problème ».

La philosophie, jongler avec les dilemmes

Curieux de nature, Marc-Kevin se voit comme un touche à tout. Musique, théâtre, Génies en herbe, journalisme, il a toujours aimé arpenter les coulisses de son univers. Mais c’est durant des séminaires donnés dans le cadre de son baccalauréat à l’Université de Montréal qu’il se découvre une passion pour la philosophie. Les professeurs Christian Nadeau et André J. Bélanger encouragent l’autonomie et la réflexion critique chez les jeunes philosophes en devenir. « Je me suis senti beaucoup plus libre après d’explorer certaines avenues que d’autres visitent moins. »

De 2009 à 2019, Marc-Kevin poursuit sa formation en philosophie à l’Université de Montréal. Son mémoire de maîtrise traite du rôle des sciences sociales dans nos sociétés. Les spécialistes doivent-ils se contenter de décrire la société dans laquelle on vit ou plutôt suggérer des améliorations? Marc-Kevin constate que vouloir analyser des éléments très précis détachés du reste peut s’avérer problématique. 

Cela le mènera à réfléchir à la notion de séparabilité. Lorsqu’on sépare deux variables ou deux phénomènes, on sélectionne une partie au détriment du tout. Il observe la tendance qu’ont les organisations à choisir les points qui leur conviennent dans une liste de recommandations d’un rapport d’experts, occultant le reste. Or l’interaction entre les propositions doit parfois être prise en compte. Peut-être faudrait-il modifier les attributs de ces recommandations afin qu’elles puissent induire les changements souhaités.

Lorsque Marc-Kevin entreprend ses études au doctorat, il sent le besoin de s’attarder à des questions plus abstraites. Il s’amuse à jongler avec différentes notions liées à la vérité, à la rationalité ou aux croyances. « Pourquoi quand on dit que t’es irrationnel, les trois quarts du temps, ce qu’on veut dire, c’est que t’es dans l’erreur? » Sa thèse porte sur la normativité de la rationalité épistémique.

Réfléchir à la suite du monde

Peu à peu son champ d’intérêt se précise. Il se situe au carrefour de l’éthique et de l’épistémologie. Telle décision est-elle bonne ou mauvaise? se demande l’éthicien. Devons-nous prendre cette décision malgré les limites de nos connaissances? s’interroge l’épistémologue. 

Ce type d’enjeux se multiplient dans l’univers du développement technologique. « C’est certainement un secteur où il y a de grands défis éthiques », souligne Marc-Kevin. Et il sait de quoi il retourne. 

Se connecter à l’éthique

De 2019 à 2020, Marc-Kevin Daoust est conseiller en éthique à la Commission de l’éthique en science et en technologie. Son mandat consiste à élaborer des recommandations visant à encadrer la collecte de données provenant de l’ensemble des appareils physiques communicants entre eux via Internet, ce qu’on appelle l’Internet des objets. Pour les GAFA et compagnies, ces données représentent le pétrole du 21e siècle.

À qui appartiennent ces données? Qui gère la collecte de renseignements? Jusqu’où doit-on permettre leur commercialisation? Qui doit payer? Qu’implique le consentement? Qui encadre les transactions à haute fréquence? « Ça crée toutes sortes d’enjeux, notamment en matière d’attribution de responsabilités. »

L’éthique, ça s’apprend et ça s’enseigne

Marc-Kevin Daoust a vécu une véritable immersion dans l’univers de l’ingénierie en occupant le poste de conseiller en éthique au ministère des Transports. « J’ai vu les problèmes concrets d’implantation de certaines valeurs dans les technologies. » C’est une chance de pouvoir l’enseigner à la nouvelle cohorte à l’ÉTS. 

Le philosophe propose d’élargir le champ d’application de l’éthique aux domaines du génie et de la technologie. « J’aimerais développer des cours en éthique de l’intelligence artificielle ou sur l’aménagement du territoire qui seraient liés à ce que j’ai découvert dans mon parcours. » 

Pour lui, le rôle du système professionnel consiste à protéger le public. « Les ingénieures et ingénieurs ne sont pas juste des preneurs de commandes. Si l’ouvrage est dangereux pour les gens ou compromet la vie privée des citoyens, l’ingénierie doit en tenir compte et proposer des solutions. » 

C’est en tout cas la mission que Marc-Kevin s’est donnée comme maître d’enseignement en sciences humaines : connecter l’éthique au génie pour assurer la sécurité du public et contribuer à un meilleur équilibre social.

« Il y a un travail de dialogue entre ce que font les éthiciens d’un côté et ce que font les spécialistes techniques de l’autre pour qu’on arrive à implémenter les valeurs auxquelles on croit dans les produits qu’on conçoit. »

Chantal Crevier

Service des communications et du recrutement étudiant

514 396-8800, poste 7893

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