La Presse, 27 avril 2007
Lettre de Philippe Terrier
Spécialiste en énergies renouvelables
et développement durable
Chargé de cours à l'ÉTS
Dans cette lettre, je ne m’attarderai pas à évaluer si le transfert modal des lampes à incandescence (LI) vers la technologie fluorescente compacte (LFC) est une stratégie significative en termes de réduction des gaz à effet de serre (GES). Bien évidement, les objectifs de réduction de GES associés à ce choix méritent d’être comparés avec les quantités rejetées par l’industrie des sables bitumineux opérant en Alberta, province qui contribue à hauteur de 30 % dans les 750 millions des tonnes de GES émises annuellement sur le territoire Canadien… Mais ce n’est pas ici le cœur de mon propos. Cette question a déjà été soulevée et traitée par de nombreux chroniqueurs.
Ma réflexion est articulée autour des questions suivantes : Est-ce que de passer de la lampe à incandescence (LI) à la fluorescente compacte (LFC) constitue réellement un choix écologique? Y a-t-il des facteurs externes que l’on aurait omis de nous présenter? Comment pourrait-on prendre une décision «éclairée» dans ce dossier?
Choix écologique?
La réponse quant au choix écologique que constituent les LFC est loin d’être évidente et simple. Une fois de plus, et comme dans beaucoup de dossiers environnementaux, le manque de connaissances ou d’une vision complète des enjeux nous conduit à une solution fondée sur des arguments ne reflétant que partiellement la réalité. En voici une courte démonstration.
Économies d’énergies
L’utilisation de LFC à la place des LI est un mode d’éclairage plus efficace. Il n’est pas faux de dire qu’une LFC consomme approximativement quatre fois moins d’énergie qu’une LI pour fournir le même éclairage. De plus, la durée de vie de la LFC est de l’ordre de dix fois celle d’une LI et peut atteindre 10 000 heures pour la LFC. Ce sont principalement les arguments apportés par le gouvernement fédéral dans le cadre de sa nouvelle stratégie pour la réduction des GES. Les LFC constitueraient un choix écologique sans appel si on ne considérait que les arguments précédents. Mais le transfert modal des LI vers les LFC cache certaines externalités environnementales qu’il est bon de prendre en compte pour compléter l’arbitrage dans ce dossier.
De nombreuses externalités
Tout d’abord, les LFC que nous utilisons au Canada sont transportées sur de très longues distances. Une visite chez un revendeur de votre quartier vous confirmera ce point. Les LFC sont fabriquées en Chine. Dans le domaine des LI, il est possible, vérification faite récemment, de trouver des modèles fabriqués au Canada. Les émissions de GES liées au transport doivent être considérées. De plus, les normes environnementales appliquées aux procédés de fabrication sont moins strictes en Chine qu’elles peuvent l’être au Canada. Des externalités environnementales naissent donc de ce laxisme normatif.
Ensuite, le conditionnement (emballage) des LFC est plus important que celui des LI, livrées dans une simple boîte de carton alors que les LFC sont livrées dans des emballages de plastique robuste. Certes, les deux matériaux utilisés sont recyclables, mais les coûts écologiques globaux des emballages méritent d’être intégrés dans le bilan environnemental des LFC et des LI.
Enfin, les LFC contiennent du mercure. La quantité est infime, elle se situe à environ 5 mg par ampoule. Cependant, la prolifération des LFC finira par constituer une quantité non négligeable de mercure en circulation. La présence de ce métal lourd rend la gestion des LFC en fin de vie, plus complexe que celle des LI. Une dépense énergétique importante y sera donc associée. Les LFC doivent être traitées comme des déchets ménagers dangereux, au même titre que les peintures, les solvants et les piles. Il est évident que le terme «dangereux» n’a pas le même sens dans ce contexte que dans celui des déchets nucléaires. Les LFC contiennent des composants électroniques internes, tels que des condensateurs indispensables au fonctionnement de cette technologie. Ces composants ont une forte empreinte écologique lors de leur fabrication (métaux rares, coûts énergétiques, procédés de fabrication complexes) et ne sont pas recyclables. Ce point constitue une externalité négative supplémentaire pour les LFC. Les LI, quant à elles, sont constituées d’un filament de tungstène entouré d’un gaz inerte, tel que l’argon. Une technologie simple et certainement moins polluante. Mais dans quelle proportion?
Évaluer la performance écologique nette
Comme nous le voyons, les économies d’énergie réalisées lors de l’utilisation d’une lampe fluorescente compacte LFC sont indiscutables, mais l’évaluation de la performance écologique nette d’un produit dépasse amplement le critère unique de l’utilisation. Les coûts écologiques liés au transport, au procédé de fabrication ainsi qu’au conditionnement du produit doivent être évalués. L’analyse de cycle de vie permet de considérer l’ensemble de ces aspects. Pour réaliser un arbitrage complet et précis entre les choix qui s’offrent à nous, nous devons considérer toutes les externalités environnementales et sociales découlant de la consommation d’un produit. Cette approche, applicable aussi bien aux lampes fluorescentes compactes qu’aux véhicules hybrides, ou aux biocarburants, est la seule nous permettant de tendre vers un réel développement durable.
J’espère que le gouvernement fédéral a fondé le choix de la suppression graduelle des lampes à incandescence sur une analyse complète et sérieuse du cycle de vie. Faute de quoi la réduction de GES annoncée se traduira à l’échelle globale de la planète par une augmentation des émissions.